« Mon art » ne cesse t-elle de répéter dans son autobiographie (Ma Vie publiée après sa mort, en 1928) à propos de son métier.
Qu’en reste t-il aujourd’hui ? D’elle-même, plus grand-chose : un film de quelques secondes la montre en train de virevolter lors d’un récital en plein air. Quelques photos dont celle ci-dessus (signée A. Genthe), très élaborées mais témoignant si peu de ses descriptions enflammées qu’elle rédige dans son livre. Il est vrai que sa danse était révolutionnaire par la libération prônée des corps presque nus et des mouvements d’exaltation laissant transparaître sa vie intellectuelle. Son inspiration puisait dans les fresques du Parthénon, dans les lancées enivrantes des nymphes Antiques disparues… Sa recherche était celle de la beauté… Isadora, artiste éphémère, dont le talent fut décrit par elle seule puisque sur les quelques instants où elle apparaît, filmée par la caméra, on pense voir une femme ivre ; une danse désinhibée à laquelle se mêle une joie presque folle… Comment croire en ses aspirations, on la voit si peu danser ! Et aujourd’hui, la danse contemporaine a effectué un long parcours depuis sa contribution, parcours où son nom ne figure pas aussi souvent qu’on aurait pu le penser : qui danse encore comme elle ? Plus grand-monde.
Depuis qu’elle a quitté les Etats-Unis où elle est née en 1877, elle compose ses chorégraphies personnelles, très jeune, dans les petits appartements qu’elle occupe entre New York, Londres et Paris avec sa famille jusqu’au milieu des années 1900. Et bien sûr, selon son autobiographie, c’est elle qui déjà toute petite nourrit les siens grâce à son astuce et son audace. Au fur et à mesure que les pages du livre se tournent, on la soupçonne de plus en plus de romancer son histoire, avec une légère touche de mensonge et beaucoup de romantisme : l’enfance pauvre, l’éveil à travers les arts et la libération qu’ils procurent, les amants dont les noms sont tus qui se meurent pour elle et l’expérience révélatrice de ses accouchements. Le plus grand drame de son rôle de mère, la mort de ses enfants reste néanmoins une vérité certaine et douloureuse qu’elle subit d’étrange manière en compagnie d’Eleonora Duse, la rivale Italienne de Bernhardt, celle-ci lui répétant constamment que pleurer est nécessaire… Tout est vécu à l’extrême chez Isadora, aussi bien sa danse – lorsqu’elle décide d’improviser sur la Marche Funèbre de Chopin – que les évènements pénibles de sa vie privée. Mais elle est Isadora Duncan, une artiste réelle dont l’exaltation frôle la perfection artistique ; on ne peut que l’admirer. Il est alors évident que son influence sur le XXe siècle se concrétise par la création d’une nouveauté incontestable, susceptible d’évoluer par la suite. Elle-même cependant réalisa à quel point sa danse, telle qu’elle voulut l’enseigner pendant des années, ne pourrait se perpétuer longtemps après sa disparition par l’indiscipline même de ses élèves qui réclamaient plus d’indépendance et ne vibraient pas de manière aussi absolue qu’elle lorsqu’elles apparaissaient sur scène. "Son art" n'est pas intemporel.
Il est certain qu’Isadora possédait une réelle sensibilité artistique ; d’abord par sa curiosité toujours grandissante pour le beau qu’elle poursuivait sans cesse à la fois dans la musique mais aussi dans la peinture, au cours de ses voyages. Et pour sa grande participation à la création de la danse contemporaine. Elle l'aurait même inventée, mais personne n'ose s'en souvenir, tant les mouvements paraissent démodés, aujourd'hui. Il est vrai que libérer les corps des ballerines, se mouvoir comme des bacchantes ou nymphes Grecques… c’était aussi choquer son époque, et faire avancer les choses. Mais le fait de mépriser ceux qui étaient réfractaires à sa danse en général parce qu'ils ne la comprenaient pas (comment les en blâmer?), c’est incontestablement très prétentieux, surtout quand la majorité des dits réfractaires étaient composés de ses compatriotes, les Américains ! En plus de ce dédain, elle publie dans son autobiographie des extraits de lettres d’admirateurs, le summum de la prétention. Il semble que l’art et l’orgueil ne fassent pas bon ménage : son plus grand défaut ayant été celui de juger elle-même son talent en oubliant les critiques des autres, « son art » en sortira toujours amoindri, avant sa disparition probable dans la mémoire artistique.