mercredi 3 novembre 2010

Lecture: La maison sur le Rivage (The House on the Strand), Daphné Du Maurier, 1969

                            
                                                    Couverture de l'édition originale, 1969

  Isolée sur la lande de Cornouailles, à une époque où l’esprit Occidental se modifie à chaque instant qui s’écoule, Daphné Du Maurier rédige l’une de ses dernières œuvres, La Maison sur le Rivage : il est évident que le temps a passé, depuis Rebecca et l’aventureux Jamaica Inn.
  La romancière - même si ses inspirations puisent toujours dans les ouvrages du XIXe siècle - a simplifié sa manière d’écrire et préféré se concentrer sur l’idée ambitieuse de son roman – à la fois très évocatrice et poétique, nous y reviendrons - délaissant cette impression de mystère, cette ambiance particulière qui se dégageait de ses travaux précédents unique et envoûtante, mais invisible ici.
  Néanmoins, la première personne du singulier, si chère à l’artiste, est à nouveau utilisée, elle l’avait fait dans ma cousine Rachel, quelques années plus tôt, en narrant un point de vue masculin : elle garde certains de ses procédés habituels afin de décrire l’intrigue selon l’œil d’une seule personne, une complicité voulue avec le lecteur. Cette vision est celle de Dick, un chômeur Londonien, fatigué de son épouse et de ses beaux fils ; il recherche inconsciemment une échappatoire quelconque pour se dégager de cette existence qui ne le satisfait pas ; lorsque son ami de jeunesse, le professeur Magnus, l’invite dans sa grande demeure à Kilmarth, près de Par, pour ses vacances, et lui prie de goûter un nouveau stupéfiant qu’il vient de mettre au point, Dick accepte de manière à se retrouver plongé, sous l'effet de la drogue, au début du XIVe siècle et de vivre par bribes le destin révolu de quelques personnages du passé sur les mêmes lieux que ceux du présent.
  Au-delà des descriptions sans couleur, d’une qualité plus que vacillante, qui correspondent sans nul doute à une lecture de plaisir et, dissimulée sous l’arrangement des mots bien moins qu’artistique, Daphné Du Maurier offre, en dépit de ces aspects amateurs, une réelle profondeur dans l’idée de son ouvrage. Simple mais mené avec justesse, le sujet ne peut que séduire le lecteur par cela même que cette pensée, tout homme l’a déjà effleurée dans sa vie : quelle magie serait-ce si nous pouvions remonter le temps et apercevoir nos ancêtres, habillés autrement, avaient-ils d’ailleurs les mêmes préoccupations que les nôtres ? Du  Maurier veut y répondre, comme si l’unique éventualité puisait sa source dans la poésie - pourquoi s’encombre t-elle alors de détails historiques qui compliquent l’intrigue ? Par souci de réalisme ? Ah ! Mais quelle maladresse si l’on considère que tout cela n’est que rêve depuis le début, depuis que le savant Magnus a inventé cette drogue - il n’y a là rien de scientifique, mais une poésie inhérente à l’histoire de l’humanité. L’héritage du passé, de ces cerveaux humains qui ont péri en laissant une trace palie sur de vieux registres… Cet héritage qui subsiste dans notre mémoire collective, petite partie de l’inconscient et qui resurgit comme par magie grâce à une drogue fantaisiste, enfin capable de la réanimer…
  Et en même temps… Critique du présent – Dick est malheureux, n’a pas sa place en ces années 1960 – critique du passé – remarquons au passage les sarcasmes abusifs de l’auteure quant aux mœurs de l’époque, aux traditions légères des moines et curés, aux conventions sociales et maritales : Du Maurier fait preuve d’une ironie naïve et quelque peu caricaturale, une ironie due à son temps ; un abus de savoir, privilège de son époque, beaucoup plus libérée – où et quand mener une existence heureuse ? Une amertume peu dissimulée : tout siècle est mortel ou de violence ou d’ennui.
   Dick ressent désormais un lien qui l’unit à cet homme du XIVe siècle, Roger, qu’il suit durant les principales étapes de sa vie : en est-il la réincarnation ? Ou ces personnages médiévaux sont-ils des fantômes ? L’auteure semble suggérer des liens plus étroits, immuables entre toutes époques confondues, une fraternité dépassant le temps…
  Intérêt scientifique, historique… Non, c’est bien plutôt une comparaison des psychologies que Du Maurier entreprend dans La Maison sur le Rivage, un peu comme si elle avait vécu une aventure semblable à celle de Dick dans la petite ville de Kilmarth et observé les comportements des princes disparus dans la brume de Cornouailles. Entre le XIVe siècle le XXe siècle, les humains ne paraissent pas avoir changé, elle l’affirme comme si elle l’avait vu et rompt ainsi la magie instaurée : l’imagination dorée qu’on stimule en invoquant la différence s’échoue contre les rochers du bon sens. Et, elle aura sans doute raison.
   

Aucun commentaire:

Publier un commentaire